Portraits.

Quelques exemples de portraits d’intervenant.e.s, écrits à l’issue de nos interviews

Séverine Puthod Séverine Puthod

Loïc. Repreneur d’entreprise

Point fixe : apprendre

Ce qu’il dit : « je suis un gestionnaire d’entreprise ; j’observe et j’apprends »

“Je suis un gestionnaire d’entreprise”

 

A bien y réfléchir, depuis que je suis entrepreneuse, je suis sollicitée par divers salons pour la création et la reprise d’entreprise. Bizarrement, c’est comme si j’avais rayé le mot « reprise » de mon champ de vision. Et de fait, autour de moi, que de créateurs, free-lances ou startupeurs.

Pourtant, mes pas ont déjà croisé la route professionnelle d’un futur repreneur. C’était en 2014, chez Renault. Un jeune collègue de 29 ans s’apprêtait à quitter l’entreprise avec le projet de reprendre une société. A l’aube de mes 40 ans, sa confiance et sa détermination me semblaient extraordinaires.

Nous voilà 7 ans plus tard. Je crée mon entreprise et je retrouve Loïc, égal à lui-même ; une famille, un associé et une entreprise de 10 personnes en plus. Il s’exprime avec la même fluidité qu’avant. Je le sens toujours curieux, confiant, à l’écoute et humble.

Il a accepté de partager son expérience de repreneur d’entreprise parce qu’il a, lui-même, bénéficié d’aide et de conseils extérieurs. Apporter sa pierre à l’édifice lui semble donc un juste retour. En revanche, il a insisté sur une chose « je suis un type comme les autres : je descends les poubelles et je vais chercher ma fille à l’école. Je ne veux pas qu’on parle de moi ; c’est l’expérience qui compte, pas l’homme ». 

Je ne suis pas tout à fait d’accord mais je respecte. C’est pourquoi, je me suis permise, ici, le minimum syndical de la présentation d’intervenant. 

Je vous laisse écouter Loïc, raconter la reprise de l’entreprise Radermecker, dont il est co-gérant avec Nicolas, depuis 6 ans. Dans cet épisode, il explique le parcours du repreneur et partage des conseils, tirés de son expérience. 

 
 

Crédit photo : Tannerie Radermecker

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Séverine Puthod Séverine Puthod

Elodie. Pour l’amour du papier

Point fixe : restaurer-conserver

Ce qu’elle dit : « Plus tu avances, plus tu sais que tu ne sais pas »

« Je suis incapable de chiffonner du papier  »

 

Elodie est présidente de la Fédération Française des Professionnels de la Restauration. Mais elle est avant tout Conservatrice-Restauratrice d’art graphique : sa matière de prédilection est le papier.

“j’aime le papier”

Elle m’a accueillie dans l’atelier qu’elle partage avec une collègue. Il est grand mais le papier est partout : sous forme de rouleaux, de planches, de chutes en sacs. Elodie travaille sur plusieurs projets en même temps car un temps de séchage est souvent nécessaire. Alors, elle possède des racks, une armoire à plans dans laquelle et sur laquelle reposent des travaux en cours ou en attente. Un projet de nouvel aménagement est entre les mains d’une architecte, qui a bien compris les besoins d’espace de ces 2 artisanes.

Telle une vraie amoureuse du papier, Elodie les garde tous : les petits bouts, les colorés, les naturels, les papiers d’essais, les tissés, les non-tissés, les japonais etc. Elle aime tant cette matière qu’il lui ait impossible de déchirer ou chiffonner du papier. Elle le plie en 4 ou en 8 avant le mettre délicatement dans une poubelle.

Avec Elodie, nous avons échangé librement, autour d’une tasse de thé, comme elle le fait avec ses clients. Elle m’a parlé de son goût pour ce métier, des difficultés et des tâches ingrates liées à l’entrepreneuriat, de l’esprit d’équipe et de partage qui lui tient tant à coeur dans sa pratique. Elle m’a exmpliqué la déontologie du restaurateur : “il faut conserver l’intégrité de l’oeuvre”.

Dans la cuisine de l’atelier, elle m’a montré les ingrédients dont elle se sert pour fabriquer ses colles (vessies d’esturgeons, algues séchées…). Tels des secrets de grands chefs appris, pendant sa formation à l’Institut National du Patrimoine ou auprès de collègues, elle a ses recettes, sa balance, ses casseroles. Mais attention, si c’est naturel ce n’est pas comestible pour autant ! Ici, la cuisine est au service des oeuvres qu’on lui confie.

« Plus tu avances, plus tu sais que tu ne sais pas »

Elle adore son métier pour sa diversité de projets et de rythmes : elle aime quand son année ne ressemble pas à la précédente. Et souvent, elle choisit les personnes avec lesquelles elle travaille. Elle aime la complémentarité des savoirs qu’apporte le travail en équipe. Elle cultive son réseau, délègue lorsqu’elle a trop de travail. Elle sait sa chance de tailler son costume selon ses propre mesures mais « dans la prestation de service, un jour tout peut s’arrêter, il faut alors rebondir. »

« Arrête de râler, prends les choses en main »

Depuis quelques années, elle est présidente de la Fédération Française des conservateurs-restaurateurs. Le bénévolat lui fait prendre de la hauteur sur son métier et ses évolutions.

Elle s’y est impliquée lorsque son activité s’est stabilisée. Elle voulait changer les choses au sein de l’association, aider les autres, mutualiser les connaissances, faire connaître le métiers auprès des institutions et du grand public.

Restauratrice d’arts graphiques… indépendante, oui, mais jamais seule.

 

photo unsplash : Annie Spratt

 
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Séverine Puthod Séverine Puthod

José. Cordonnier 5 étoiles

Point fixe : transmettre

Ce qu’il dit : « Dans artisanat, il y a art. Il faut aussi avoir un certain sens de l’esthétique»

“Dans artisanat, il y a art. C’est important d’avoir le sens de l’esthétique.”

 

Je rencontre José dans son atelier-boutique à Suresnes. La sonnette de l’entrée, il l’entend au minimum 140 fois par jour, les journées d’affluence. Et ce depuis 37 ans.

José est arrivé à la cordonnerie de Suresnes en 1983, à 21 ans, en tant que salarié. Il avait appris, pendant 1 an, sur le tas, dans une grosse entreprise de cordonnerie, comme il en existait tant dans les années 80. Il est salarié-gérant depuis 1998 : c’est plus rémunérateur qu’employé mais il faut s’en donner la peine, être curieux, se former à toutes les évolutions de matières ou de techniques.

Parce qu’il sait se remettre en question, il est sans doute le plus ancien commerçant autour de la place du marché. Et c’est lui qui entretient le lien et l’entraide des entrepreneurs. J’apprends qu’il y a certains rituels comme le café du samedi matin, les déjeuners quotidiens chez le fleuriste de la place, les apéros à la cordonnerie. 

Il faut dire que sa boutique se prête très bien à l’exercice. Passée la porte d’entrée, vous tombez sur le point névralgique de l’endroit : un “looong” comptoir multifonction bleu qui se déploie d’un bout à l’autre de la boutique. Je l’imagine facilement accueillir vivres et boissons, le soir venu. 

Côté entrée, le comptoir est d’apparence pleine et accueille un tabouret de bar, pour le client fatigué. Côté atelier, il est creusé d’autant de cavités capables d’accueillir les possessions des clients, ainsi que les stocks de produits du cordonnier. Sur ce comptoir encombré, vous trouvez notamment les porte-clés en vente, les plaques indiquant que la maison ne prend pas la carte bleue et que les réparations sont payables d’avance. 

La banque d’accueil met aussi en évidence la possibilité de donner son avis sur les prestations de la cordonnerie, sur les réseaux sociaux. Car José est un cordonnier connecté.

D’ailleurs, le moteur de recherche multicolore vous indiquera qu’il est classé 5 étoiles. Si cette distinction apporte à José de nouveaux clients, parfois venus de loin, elle le met aussi sous pression. Il dit qu’il guette le jour où il aura une mauvaise appréciation. C’est pourquoi, il redouble de vigilance pour soigner son travail et le service.

Et pourtant, vous pouvez lui confier n’importe quel défi, il aura à coeur de le relever. Car après 37 ans d’exercice, il se forme toujours. Il cherche. Il mêle créativité, esthétisme et sens pratique.

En plus de toutes ses qualités professionnelles et malgré un abord bourru, j’ai découvert un homme attentionné et profondément humain. La doyenne du quartier a 90 ans. Haute comme trois pommes, c’est un moulin à paroles que j’ai du mal à comprendre et à suivre. José l’écoute avec patience : “Elle était là avant que j’arrive ; je lui rends service quand je peux, c’est normal.” Normal aussi d’accueillir des apprentis, parfois en difficulté. Normal de prendre le temps d’expliquer, plusieurs fois, de manières différentes. S’adapter à chacun d’entre eux, c’est cela aussi être maître d’apprentissage. Savoir transmettre son savoir-faire mais savoir le remettre en question lorsque c’est nécessaire.

Oui, j’en suis convaincue, José est réellement un cordonnier 5 étoiles.

 
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Séverine Puthod Séverine Puthod

Elle. La mémoire en passoire

Point fixe : Alfred, Fred, Freddy, “l’Homme”

Objectif : profiter de chaque moment

Ce qu’elle dit : « tu sais, quand on est obstiné, on arrive à tout »

« Tu sais, quand on est obstiné, on arrive à tout »

 

D’aussi loin que je me souvienne, Elle a toujours eu les cheveux roux. Maintenant, Elle arbore un beau nuage blanc car « à 90 ans, on peut cesser de faire la coquette ». Elle ne cesse pourtant pas d’être belle : Elle a l’œil espiègle et les joues aussi roses que son pull. Elle ne voit plus très bien, n’entend plus très bien, est un peu mélancolique et sa mémoire part en goguette de plus en plus souvent. Mais il lui reste une voix de jeune femme énergique et tellement de souvenirs. Elle dit qu’ils ont beaucoup travaillé, toute leur vie mais qu’ils ont bien fait de profiter de chaque instant car, maintenant, il lui reste ses souvenirs.

 

Elle voulait aller à l’école mais au lendemain de la guerre, elle n’a eu d’autre choix que d’entrer à l’usine, pour y être culottière. A 14 ans, Elle devait monter 8 pantalons par jour pour l’équivalent de 5€ par jour. C’est là qu’Elle a rencontré son Fred, quelques années plus tard. 3 ans de plus qu’elle, beau comme un camion neuf, il lui a longtemps fait la cour avant qu’elle n’accepte de sortir avec lui.

 

Elle a accepté de l’épouser à une seule condition : « si on a quelque chose à dire, on met tout sur la table et on en discute mais je ne veux aucun cri à la maison ». Il était d’accord. Alors ils se sont mariés, ont élevé 4 enfants et ont rendu heureux beaucoup d’autres enfants. Fred était charismatique, musclé, il avait une voix aussi forte que l’était son caractère mais il était aussi l’être le plus doux, chaleureux et généreux qui soit. Il chantait avec une voix pleine de rires « je suis le pâtre de la montagne, c’est moi qu’aie peindu le Mont Blanc ». Ensemble, ils faisaient leur jardin, ils allaient à la montagne et ils raflaient tous les prix des concours de danse des alentours.

 

Aux côtés de cet homme-là, la « gamine » qu’Elle était aux yeux de ses belles-sœurs, n’a pas fait profil bas. Quand Elle est restée à la maison pour s’occuper de ses enfants, Elle avait déjà suffisamment cousu de pantalons pour se lancer toute seule dans la couture. Et parce qu’Elle avait tout compris et tout aimé de ce métier-là, elle a tout cousu, toutes les formes, toutes les matières. Son mari n’a jamais porté un costume qui ne soit fait main ; elle n’a jamais acheté une seule de ses propres tenues. Elle s’est faite une clientèle fidèle, qui l’a suivie pendant près de 20 ans.

 

Vers 40 ans, puisqu’Elle « ne travaillait pas », on lui a demandé comme une faveur, de remplacer pour un mois, une cuisinière à la cantine scolaire. Et là encore, elle a aimé, elle s’est formée, elle a monté les échelons et a fini par y travailler 17 ans.

 

Dans la foulée, même si, à l’époque, peu de femmes se lançaient dans l’aventure automobile, elle a souhaité passer son permis. Elle a annoncé qu’elle l’aurait du 1er coup ! Terrifié qu’Elle ne le rate, Fred lui avait donné une longue liste de recommandations avant l’examen. Ce jour-là, Elle se souvient être sortie de la voiture sans rien dire, en tendant très haut son papier rose. Je l’imagine très bien, le regarder avec un grand sourire aux lèvres qui disait « J’te l’avais dit que je l’aurais ». Il lui a acheté une 4L.

 

Pendant leurs 68 ans de vie commune, ils ont travaillé plus de 10h par jour, entretenu plusieurs jardins potagers, parcouru des kilomètres à vélo, en mobylette, en auto, à pied, à ski, en avion, confectionné des milliers de pots de confitures. Ils ont dansé le tango argentin jusqu’à ses 85 ans à lui. Elle dit qu’ils se connaissaient si bien qu’ils n’avaient même pas besoin de se parler. Et puis, lui qui était une telle force de la nature, est parti sans dire au-revoir. Son cœur à lui a lâché. Son cœur à Elle s’est brisé.

 

7 ans plus tard, Elle parle encore et toujours de lui parce que dans le fond, Elle sait que sa mémoire est un sablier percé. Sans doute que parler de leur vie, c’est le conserver avec Elle, dans ses souvenirs, avant qu’eux aussi ne l’abandonnent.

 

Elle a 90 ans. Elle s’appelle Mireille.

Il l’appelait Ma Mie.

Nous l’appelons Mamie.

 

photo unsplash : Wilhelm Gunkel 

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Séverine Puthod Séverine Puthod

Gaëlle. Pari Paris

Point fixe : La Creuse

Objectif : vivre et travailler à Paris

Ce qu’elle dit : « Le bonheur est autant dans le cheminement que dans l’atteinte de l’objectif »

« Le bonheur est autant dans le cheminement que dans l’atteinte de l’objectif »

 

C’est au cours de déplacements professionnels que Gaëlle découvre Paris. Férue d’Histoire, elle apprécie particulièrement les nombreux hôtels particuliers dont regorge la capitale. Aujourd’hui encore, elle s’émerveille toujours à la vue de la Tour Eiffel et prend régulièrement un bus au hasard le dimanche, pour se perdre dans les quartiers qu’elle ne connaît pas encore.

Il y a 10 ans, Gaëlle avait un CDI d’assistante de direction, à Limoges et occupait un grand 2 pièces ensoleillé avec terrasse. C’est en décembre 2009 qu’elle annonce à sa famille son projet de démissionner et de partir pour Paris... sans logement ni promesse d’embauche à l’arrivée.

Les réactions de son entourage ? « Mais qu’a-t-on fait au bon dieu pour mériter ça ? ». Des encouragements plutôt frais, donc, qui reflétaient les peurs de ses parents vis-à-vis de la Capitale et de l’adage « métro-boulot-dodo », notamment.

Néanmoins, Gaëlle était déterminée mais pas naïve. Avant d’agir, elle a étudié le marché puis négocié un licenciement amiable. L’aventure lui semblait possible et accessible. Elle a eu raison. A son arrivée à Paris début août 2010, elle a fait de la sous-location puis a décroché son 1er job en CDD, à l’autorité de la concurrence, mi-septembre. Ensuite, elle a vécu quelques années dans un 17m² : petit certes, mais vers Bastille.

Son niveau de vie ayant considérablement augmenté par rapport à celui de Limoges, elle aurait pu accepter de renouveler son CDD longue durée. Mais elle a fait un autre choix et pris un nouveau risque.

Son pari : entrer dans la fonction publique. A court terme, changer de métier et perdre en niveau de salaire. A long terme, obtenir un logement social au loyer abordable, évoluer en passant des concours, changer de postes régulièrement.

Pari risqué, travail acharné, concours passés, échoués puis enfin réussis. Aujourd’hui, Gaëlle habite un T2 spacieux à côté du Panthéon, elle travaille dans le 7e arrondissement, elle est manager de 3 personnes, dans le domaine de la finance, au sein du ministère de l’éducation nationale. Elle a rencontré des tas de gens intéressants, a bifurqué plusieurs fois de voies, est restée en mouvement et a finalement répondu aux opportunités qui s’offraient à elle.

Paris, pari gagné !

Illustration by Miss Fauvine

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