Elle. La mémoire en passoire
« Tu sais, quand on est obstiné, on arrive à tout »
D’aussi loin que je me souvienne, Elle a toujours eu les cheveux roux. Maintenant, Elle arbore un beau nuage blanc car « à 90 ans, on peut cesser de faire la coquette ». Elle ne cesse pourtant pas d’être belle : Elle a l’œil espiègle et les joues aussi roses que son pull. Elle ne voit plus très bien, n’entend plus très bien, est un peu mélancolique et sa mémoire part en goguette de plus en plus souvent. Mais il lui reste une voix de jeune femme énergique et tellement de souvenirs. Elle dit qu’ils ont beaucoup travaillé, toute leur vie mais qu’ils ont bien fait de profiter de chaque instant car, maintenant, il lui reste ses souvenirs.
Elle voulait aller à l’école mais au lendemain de la guerre, elle n’a eu d’autre choix que d’entrer à l’usine, pour y être culottière. A 14 ans, Elle devait monter 8 pantalons par jour pour l’équivalent de 5€ par jour. C’est là qu’Elle a rencontré son Fred, quelques années plus tard. 3 ans de plus qu’elle, beau comme un camion neuf, il lui a longtemps fait la cour avant qu’elle n’accepte de sortir avec lui.
Elle a accepté de l’épouser à une seule condition : « si on a quelque chose à dire, on met tout sur la table et on en discute mais je ne veux aucun cri à la maison ». Il était d’accord. Alors ils se sont mariés, ont élevé 4 enfants et ont rendu heureux beaucoup d’autres enfants. Fred était charismatique, musclé, il avait une voix aussi forte que l’était son caractère mais il était aussi l’être le plus doux, chaleureux et généreux qui soit. Il chantait avec une voix pleine de rires « je suis le pâtre de la montagne, c’est moi qu’aie peindu le Mont Blanc ». Ensemble, ils faisaient leur jardin, ils allaient à la montagne et ils raflaient tous les prix des concours de danse des alentours.
Aux côtés de cet homme-là, la « gamine » qu’Elle était aux yeux de ses belles-sœurs, n’a pas fait profil bas. Quand Elle est restée à la maison pour s’occuper de ses enfants, Elle avait déjà suffisamment cousu de pantalons pour se lancer toute seule dans la couture. Et parce qu’Elle avait tout compris et tout aimé de ce métier-là, elle a tout cousu, toutes les formes, toutes les matières. Son mari n’a jamais porté un costume qui ne soit fait main ; elle n’a jamais acheté une seule de ses propres tenues. Elle s’est faite une clientèle fidèle, qui l’a suivie pendant près de 20 ans.
Vers 40 ans, puisqu’Elle « ne travaillait pas », on lui a demandé comme une faveur, de remplacer pour un mois, une cuisinière à la cantine scolaire. Et là encore, elle a aimé, elle s’est formée, elle a monté les échelons et a fini par y travailler 17 ans.
Dans la foulée, même si, à l’époque, peu de femmes se lançaient dans l’aventure automobile, elle a souhaité passer son permis. Elle a annoncé qu’elle l’aurait du 1er coup ! Terrifié qu’Elle ne le rate, Fred lui avait donné une longue liste de recommandations avant l’examen. Ce jour-là, Elle se souvient être sortie de la voiture sans rien dire, en tendant très haut son papier rose. Je l’imagine très bien, le regarder avec un grand sourire aux lèvres qui disait « J’te l’avais dit que je l’aurais ». Il lui a acheté une 4L.
Pendant leurs 68 ans de vie commune, ils ont travaillé plus de 10h par jour, entretenu plusieurs jardins potagers, parcouru des kilomètres à vélo, en mobylette, en auto, à pied, à ski, en avion, confectionné des milliers de pots de confitures. Ils ont dansé le tango argentin jusqu’à ses 85 ans à lui. Elle dit qu’ils se connaissaient si bien qu’ils n’avaient même pas besoin de se parler. Et puis, lui qui était une telle force de la nature, est parti sans dire au-revoir. Son cœur à lui a lâché. Son cœur à Elle s’est brisé.
7 ans plus tard, Elle parle encore et toujours de lui parce que dans le fond, Elle sait que sa mémoire est un sablier percé. Sans doute que parler de leur vie, c’est le conserver avec Elle, dans ses souvenirs, avant qu’eux aussi ne l’abandonnent.
Elle a 90 ans. Elle s’appelle Mireille.
Il l’appelait Ma Mie.
Nous l’appelons Mamie.
photo unsplash : Wilhelm Gunkel